La première fois que j’ai vu une photographie des Angel Falls, j’avais seize ans. C’était dans un numéro du National Geographic que ma grand-mère gardait dans un buffet — les couvertures jaunes des années 1970, les photos en grain, les couleurs légèrement délavées par le temps. J’avais regardé cette image pendant de longues minutes : un ruban d’eau blanc qui tombait d’une falaise si haute qu’on ne pouvait pas imaginer qu’elle était réelle. Une chute d’eau de presque un kilomètre. La falaise semblait toucher les nuages, ou plutôt en être issue. J’avais demandé à ma grand-mère si c’était un peintre qui avait inventé ça. Elle avait ri et m’avait expliqué que non, que c’était réel, que c’était au Venezuela, et que ça s’appelait Salto Ángel.
Quarante ans plus tard, en novembre 2023, j’ai posé le pied sur le sol vénézuélien. J’avais planifié ce voyage pendant des mois, avec la prudence d’un alpiniste qui prépare une expédition en terrain inconnu. Le Venezuela n’est pas une destination facile pour un touriste européen : instabilité politique, difficultés logistiques, infrastructures dégradées. Mais les Angel Falls existent depuis des millions d’années, et ils méritaient que je fasse l’effort de les rejoindre avant que mes jambes ne m’abandonnent complètement.
Salto Ángel : géographie et records
Les Angel Falls (Salto Ángel en espagnol, Kerepakupai Merú en langue indienne pemon) sont les chutes d’eau les plus hautes du monde. Leur hauteur totale est de 979 mètres, dont 807 mètres de chute libre continue — une plongée verticale que l’eau effectue depuis le bord du tepuy Auyán-Tepui jusqu’au rio Kerep en contrebas.
Un tepuy, pour ceux qui ne connaissent pas ce terme, est une montagne tabulaire caractéristique du massif des Guyanes, cette vaste région géologique qui s’étend entre le Venezuela, la Guyane et le Brésil. Ces immenses plateaux aux falaises verticales sont parmi les formations géologiques les plus anciennes de la planète — certaines roches des tepuys datent de deux milliards d’années. L’Auyán-Tepui, dont le sommet couvre 700 km², est l’un des plus grands de la région.
Pour un guide de haute montagne comme moi, les tepuys représentent un type de verticalité radicalement différent de ce que je connais. Dans les Alpes, les parois de granit ou de calcaire se forment sur des millions d’années sous la pression des forces tectoniques, avec des structures cristallines complexes. Les tepuys sont des blocs de grès de quartzite qui ont résisté à l’érosion qui a tout emporté autour d’eux. Le résultat, vu depuis les plaines environnantes, est d’une étrangeté radicale : des îles de roche dans un océan de forêt tropicale, avec des falaises qui tombent à pic sur plusieurs centaines de mètres.
L’histoire du nom : Jimmy Angel et la découverte occidentale
Les chutes d’eau étaient bien sûr connues des peuples indigènes Pemon depuis des temps immémoriaux. Leur nom pemon, Kerepakupai Merú, signifie approximativement « cascade de l’endroit le plus profond ». Mais la découverte par le monde occidental est associée au nom d’un aventurier américain, James Crawford Angel — dit Jimmy Angel — un pilote de brousse qui les a repérées en novembre 1933 lors d’un vol de reconnaissance minérale.
Jimmy Angel est revenu sur le site en 1937 avec sa femme Marie et deux amis, pour tenter d’atterrir sur le plateau de l’Auyán-Tepui et chercher de l’or. Son Flamingo monoplan s’est enlisé dans le sol gorgé d’eau du tepuy et n’a jamais pu redécoller. Le groupe a dû descendre à pied du plateau en onze jours de trek à travers la forêt vierge — une épopée qui a alimenté les légendes locales pendant des décennies. L’avion de Jimmy Angel est resté sur le plateau jusqu’en 1970, où il a été récupéré par hélicoptère et exposé au musée de l’aviation de Maracay.
Le Venezuela a officiellement renommé les chutes d’eau « Salto Ángel » en l’honneur de Jimmy Angel en 1937. En 2009, le président Hugo Chávez a annoncé qu’il souhaitait les rebaptiser de leur nom pemon d’origine — un débat qui illustre les tensions entre mémoire coloniale et identité indigène que l’on retrouve dans de nombreux pays d’Amérique latine.
Comment se rendre aux Angel Falls : la logistique du voyage
Accéder aux Angel Falls est une aventure en soi. Il n’y a pas de route qui mène directement aux chutes — le massif de l’Auyán-Tepui est au cœur de la forêt vierge vénézuélienne, à des dizaines de kilomètres de toute infrastructure routière.
Le point de départ habituel est la ville de Ciudad Bolívar, capitale de l’État de Bolívar, accessible par vols intérieurs depuis Caracas (environ 1h). Depuis Ciudad Bolívar, des petits avions à hélices assurent des liaisons vers le campement de Canaima, petite communauté touristique au bord du lac Canaima dans le Gran Sabana. C’est de là que partent les excursions vers les Angel Falls.
Les excursions se font généralement en pirogue motorisée (curiara) sur le río Carrao et le río Churún, avec une marche finale dans la forêt tropicale jusqu’au pied des chutes. La durée totale est de deux à trois jours aller-retour depuis Canaima. En saison sèche (décembre à mai), le niveau des rivières peut être très bas et rendre la navigation difficile, voire impossible. En saison des pluies (juin à novembre), les rivières sont praticables mais les chutes peuvent être partiellement cachées par les nuages et la brume.
J’ai choisi de partir en novembre 2023, en fin de saison des pluies. Le niveau des rivières était encore suffisant, et j’avais espéré voir les chutes partiellement dans les nuages — cette idée d’une cascade qui surgit de la brume m’avait toujours semblé plus mystérieuse et plus émouvante qu’une chute d’eau visible sous un ciel bleu implacable.
Le voyage en pirogue : trois jours sur le río Churún
Notre groupe était composé de sept personnes : quatre touristes européens (dont moi), notre guide Pemon nommé Rodrigo, et deux bateliers. Rodrigo avait une quarantaine d’années, il parlait un excellent espagnol et quelques mots de français appris, disait-il, auprès de voyageurs francophones au fil des années. Dès les premières heures sur la rivière, j’ai vu qu’il lisait l’eau et la forêt avec la même attention que je lisais autrefois les parois rocheuses : les tourbillons qui indiquent les hauts-fonds, les branches flottantes qui signalent un affluent, les oiseaux qui s’envolent et révèlent un coude de rivière.
La végétation tropicale des rives du río Churún est d’une densité et d’une diversité stupéfiantes. Des arbres de 40 mètres forment un tunnel végétal au-dessus de la rivière. Des orchidées poussent directement sur les branches. Des hérons bleus aussi grands que des flamants roses se laissent approcher à quelques mètres avant de décoller avec des battements d’ailes lents et majestueux. Les macaws — ces grands perroquets rouges et bleus — traversent le ciel par paires en poussant leurs cris rauques.
La nuit dans le campement au pied de l’Auyán-Tepui a été l’une des plus marquantes de ma vie de voyageur. Sans pollution lumineuse, le ciel tropical de novembre offrait un spectacle stellaire que même les hauts refuges valaisans ne peuvent pas concurrencer — la voie lactée était une bande laiteuse qu’on distinguait à l’œil nu avec une netteté bouleversante. Le bruit de la rivière, les grillons, les grenouilles-taureau : une symphonie nocturne dont le volume m’a d’abord empêché de dormir avant de m’emporter dans un sommeil profond.
La découverte des chutes : le moment de vérité
Le troisième jour, à l’aube, nous avons marché deux heures dans la forêt humide pour atteindre le belvédère au pied des chutes. Le chemin était boueux, glissant, envahi de racines qui sortaient du sol comme des pièges à pieds. À mi-parcours, une averse tropicale s’est abattue sur nous — dix minutes d’un déluge vertical après lequel nos vêtements ne pouvaient plus absorber une goutte supplémentaire.
Et puis, au détour d’un virage dans la forêt, les Angel Falls sont apparus.
Je n’ai pas de mots qui soient à la hauteur de ce que j’ai vu. En vingt-huit ans de guidage dans les Alpes, j’ai contemplé des paysages d’une beauté extraordinaire : le lever de soleil depuis le sommet du Mont Rose, la vue sur les Grandes Jorasses depuis l’Arête des Cosmiques, les glaciers du Grand Combin sous un ciel d’hiver. Mais les Angel Falls ont quelque chose de différent : leur échelle est tellement au-delà de ce que l’œil humain peut intégrer instantanément qu’il faut plusieurs minutes pour les comprendre. La chute est si haute que l’eau se fragmente en brouillard avant d’atteindre le sol. On entend un grondement sourd. On sent l’humidité sur la peau à 300 mètres de distance. Et on reste là, immobile, avec l’impression que le temps s’est suspendu.
Les Angel Falls et la question de l’avenir
Le Parc national Canaima, qui englobe les Angel Falls et est classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994, est menacé par plusieurs facteurs : l’exploitation minière illégale (orpaillage) dans certaines zones, les changements climatiques qui modifient le régime des pluies et donc le débit des chutes, et la pression touristique mal régulée dans certaines zones.
Les communautés Pemon qui vivent dans et autour du parc sont à la fois ses premiers défenseurs et ses premières victimes des politiques de conservation mal pensées. Rodrigo m’avait expliqué que son village avait été expulsé d’une zone du parc dans les années 1990 au nom de la préservation — une décision qui avait rompu des liens millénaires entre les hommes et leur territoire. « Nous avons gardé cette forêt pendant dix mille ans avant que les Venezueliens ne la découvrent, » m’avait-il dit. « Ce n’est pas eux qui nous apprendront à en prendre soin. »
Cette tension entre conservation institutionnelle et droits des peuples indigènes, je la retrouve dans mes propres montagnes : les zones protégées des Alpes valaisannes ont parfois été créées sans consulter les alpagistes et les guides qui les connaissaient mieux que quiconque. La montagne, comme la forêt tropicale, appartient d’abord à ceux qui y vivent.
Et vous — rêvez-vous de voir les Angel Falls un jour ? Ou y a-t-il une cascade, une chute d’eau, un paysage d’eau qui vous a un jour stoppé net et forcé à vous demander comment la nature peut être aussi extravagante ? Je serais heureux de lire vos témoignages.